La Croix des Anges / L’affaire Akhénaton / 1563 av JC - Thèbe / ©Pierre Dufey

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« Non, mon fils », tonna la voix de Nebma Rê*, puissante et sans appel. Ces trois mots semblèrent se détacher sèchement de ses lèvres, se suspendre et rebondir de colonne en colonne pour mourir contre les statues colossales du portique. Ses yeux lancèrent des éclairs au point qu’ Amenophis crut y voir brièvement scintiller la rouge colère de Seth. Monarque incontesté et incontestable, vainqueur des hyskos et responsable de l’agrandissement du royaume au sud d’Eléphantine, Nebma Rê ne se sentait pourtant jamais plus vulnérable qu’en ces rares instants d’intimité avec son second fils.
« Puisses-tu respecter la règle de nos pères sans plus jamais blasphémer »
Ses larges épaules pivotèrent et la haute silhouette s’éloigna en même temps que le martèlement militaire des sandales royales.
Fluet et longiligne, le jeune Amenophis restait l’esprit troublé : les enseignements des scribes royaux n’apportaient guère de réponse à ses requêtes aussi précoces qu’inhabituelles. A l’aube de ses sept printemps, l’esprit du jeune prince s’avérait d’une désarmante profondeur. De ses yeux en amande, émanait le regard introspectif des grands esprits que rendait songeur la profondeur d’une réflexion inachevée... Ainsi, poser de simples questions était donc devenu blasphématoire... Le jeune prince admirait certes son père, mais se trouvait de plus en plus souvent confronté au mur épais de son intransigeante autorité. Elle lui pesait d’autant plus que sa soif d’érudition et ses aspirations s’en trouvaient de plus en plus souvent frustrées. Soit, il continuerait à assimiler les enseignements des scribes royaux et des prêtres du culte, mais il saurait mener la propre quête que son cœur réclamait avec une insistance croissante…

Les deux obélisques et les statues colossales ne paraissaient déjà plus guère l’impressionner. Quand aux deux rangées de sept colonnes, à force de jouer à recopier leur bas relief sur les ardoises de rebus que voulaient bien lui céder les scribes, il les connaissait maintenant par cœur : elles représentaient la fête officielle d'Opet sous le Nouvel Empire. La triade de Thèbes, Amon, son épouse Mout et leur fils Khonsou - entouré de soldats, de musiciens et de danseurs - se rendaient en barque du temple de Karnak à celui de Louxor sur une barque d'apparat tirée depuis la rive du Nil lors de sa crue. La cérémonie était ponctuée par des offrandes. Les motifs des sept colonnes de droite représentant l'aller et celles de gauche le retour…Tandis qu’il décryptait par jeu les gravures de la colonnade, il se jura avec toute la fougue de sa jeune âme de trouver sa vérité, quand bien même il devrait braver la royale autorité de son père. En vérité Amenophis adorait son père comme on adore un dieu. Bâtisseur et régulateur de l’Egypte, conquérant et réunificateur des deux terres, le jeune prince n’avait encore jamais connu d’autre monde que celui de Pharaon : ses victoires, ses constructions, sa cour, ses enseignants... A l’image de la grande cour où il débouchait en sortant par la partie orientale des colonnades, l’environnement du prince semblait créé de toutes pièces par son irréprochable pharaon de père. Jamais, il n’avait ressenti plus qu’aujourd’hui le poids de cette irréprochabilité.
« Pourquoi tous ces dieux alors qu’il n’y a qu’une seule source de lumière ? » était la question qui avait irrité au plus haut point son pharaon de père…
Oui, en vérité, il adorait apprendre mais son intelligence d’esprit s’étoffait tout simplement plus vite que les enseignements prodigués par les prêtres précepteurs désignés par son père. Déjà, sa maturité précoce et sa soif de savoir l’avaient imperceptiblement écarté de ses frères et sœurs…


* * *


En cette fin de journée, le ciel thébain revêtait ses habits clairs obscurs : des lueurs blanchâtres entrecoupaient des zones lapis lazuli alors que la ligne d’horizon rosissait de lumière.
A l’extrémité occidentale de la cour à portique, la toge blanche se détachant du splendide gré rose des colonnes à chapiteaux papyformes, Manéthon observait à la dérobée le jeune prince plongé dans les abysses de sa réflexion. Premier maître des prêtres thébains, il avait également en charge une partie de l’éducation d’Aménophis. Sa petite taille ne mettait pas en valeur son athlétique silhouette et la rondeur de son visage lui conférait un air jovial. A cet instant précis, Manethon était pourtant habité de sombres pensées. S’il avait suivi jusqu ‘ici avec intérêt les progrès fulgurants de son élève, il s’inquiétait tout autant de son cheminement de réflexion émanant d’un esprit qu’il savait difficilement contrôlable. Or, c’était la nature même des questions soulevées par son élève qui l’inquiétait grandement. Bien que celui-ci soit second fils de pharaon, il n’était pas sans ignorer qu’Amenophis pourrait bien être un jour le prochain monarque. Manethon ne connaissait que trop bien la science des mouvements célestes : la planète scintillante se mariait étroitement avec le disque de Râ quand Amenophis intégra son ka. Non, ce n’était pas anodin puisque l’unité indivisible de Râ associée à la scintillante étoile* ne pouvait être que la signature d’une destinée exceptionnelle. Manethon savait que cet esprit avait reçu l’œil d’Osiris* et que sa vision pourrait éclairer l’Egypte entière d’un jour nouveau.

En vérité, les facultés intellectuelles du jeune prodige, ajoutées à des aspirations spirituelles hors convention, pourraient menacer l’ordre du culte établi après l’âge des pyramides*. Plus inquiétant encore, Nebma Rê, bien qu’irrité par les aspirations de son fils, paraissait fasciné par celui-ci et l’instinct de Manethon lui soufflait qu’il en avait fait son favori, et ce de façon inconditionnelle.
Certes lui-même, avait été impressionné lors de ses discussions seuls à seuls avec Amenophis. Il avait ressenti que ce jeune esprit avait saisi intuitivement le souffle vital de l’Egypte, comme s’il avait eut un accès direct aux textes sacrés premiers. Manethon se jura de veiller à ce que le jeune prince ne réalise jamais sa destinée. Ses alliés étaient légions et aucune province de l’Egypte n’en était exemptée. Alors que le disque solaire finissait de disparaître sous l’horizon, l’élaboration d’un impitoyable mécanisme de destruction se dessinait avec clarté dans le sombre esprit du maître des cultes.

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