Tout homme d’Eglise qu’il était, Théodore Vallier ne s’en trouvait pas moins installé à la terrasse de sa brasserie romaine favorite, quand de doux effluves au Chanel n°5 vinrent se marier étrangement au fumet de son café à l'italienne. Soulevant des lunettes de lecture finement cerclées tout en reposant la lettre qu’il s’apprêtait à lire, il jeta un regard distrait en direction de la gracieuse silhouette parfumée. Ses yeux s'attardèrent lorsqu'il aperçut un doux visage de madone sur le point de prendre place à deux tables de lui. La femme que Théodore Vallier s'efforçait de regarder discrètement dégageait une émouvante beauté. Le sourire de Mona Lisa, en plus gracieux encore et moins ironique… Son corsage réussissait le tour de force d'être simultanément aguicheur et sage... De fines dentelures entouraient de cascades arrondies sa longue et aérienne silhouette.
Par pure déformation professionnelle, Théodore poursuivit dans le détail un véritable inventaire des charmes de la belle inconnue : la régularité de ses traits conférait à son visage sérénité et discrète prestance , le moindre de ses gestes constituait autant d'invitations à une authentique apologie chorégraphique en mouvement... Sur sa lancée, Théodore Vallier frôla presque l'indécence en cherchant un détail qui lui déplairait chez cette femme ; malgré une inspection visuelle approfondie, il n'en trouva point : les yeux émeraudes, les poignets longs et fins, les jambes fuselées, le maintien... L'objet premier de sa fascination demeurait sans conteste ce rare mélange de beauté et de retenue...
Littéralement saisi par le charme, il pris mécaniquement sa cafetière italienne et se versa une seconde tasse sans pouvoir se départir de cette blanche présence éthérée.
Comment, lui Théodore, homme d’église et prêtre assermenté pouvait-il se trouver là, tétanisé par cette divine apparition, s’apostropha t-il intérieurement, tout en réalisant soudain dans l’instant suivant qu'en guise de seconde tasse, il avait versé tout le contenu de sa cafetière sur l‘entête extra blanc du Vatican...
* * *
Après
avoir pris soin de camoufler sa moto sous un amas de
longues branches, Théodore se prépara à combler les
quelques kilomètres qui le séparaient encore du château en
prenant à travers bois. Bien qu’aux aguets et sous pression
depuis son départ de Rome, jamais il ne s’était senti aussi
libre. Mémorisant l’emplacement exact de son camouflage
improvisé, il s’engagea vers l’ouest sous la pénombre
arborée. Au fur et à mesure qu’il progressait, sa vision
s’adaptait à l’obscurité, si bien qu’il eût tôt fait
d’adopter une marche sportive. Alors qu’il s’efforçait de
suivre le cap qu’il s’était fixé, il prit conscience de la
vie de la forêt. Le bruissement du vent dans les hautes
branches, les cris de la faune nocturne et les senteurs
d’humus le connectaient graduellement à la nature. Oui,
jamais il ne s’était senti aussi libre.
C’est à la fin du premier kilomètre qu’il parvint à
rejoindre le sentier dont il avait repéré le tracé sur les
notes du père Leyre. Le sentier qu’il empruntait maintenant
s’avérant large et bien entretenu, sa progression devint
alors encore plus aisée. A environ mi-parcours, il stoppa
soudain net sa marche, tous les sens en éveil. Théodore
pivota lentement : aucun son suspect, ni aucune lumière
dans son champ de vision. Et pourtant, le sentiment
naissant d’un malaise diffus persistait. Mettant ce stress
sur le compte de la densité des derniers évènements, il
finit par poursuivre sa route sans plus attendre.
A une vingtaine de mètres devant lui, Théodore devina plus
qu’il ne vit le chemin s’évasant en amorçant un virage sur
la gauche. Il comprit que sa traversée nocturne touchait à
son terme en foulant le début d’un grand pré. Il aperçut
enfin les premières lointaines lueurs du château.
Effectuant une diagonale, il décida de rejoindre l’une des
allées de platanes en évitant toutefois les zones
éclairées, puis il se dirigea dans l’axe de l’entrée
principale. Quelques centaines de mètres plus tard, il
découvrit le château. Bien que les circonstances ne se
prêtaient guère à la flânerie touristique, Théodore ne put
qu’admirer un joyau de pierre, étalant sous les projecteurs
ses 150 mètres de façade flamboyante, symbolisant toute la
magnificence de la monarchie française.
"Et dire que le grand François n’y est resté qu’une
soixantaine de jours* en trente ans de règne", soupira
mentalement Théodore.
Théodore n’ignorait pas que le château de Chambord
constituait un cas d’architecture très particulier :
l’édifice reposait dans son ensemble sur un carré de
Polybe*, structure de 25 cases. En fait, l'ensemble de la
configuration correspondait exactement à deux triangles de
Pythagore parfaitement emboîtés.
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