
Léonard fixa longuement son apprenti, comme s'il voulait déceler ses pensées les plus intimes. Puis jetant un regard furtif à travers le cloître, il l'attira par la manche sous l'alcôve la plus proche et lui confia à voix basse :
"Comme à ton habitude Mario, tu sais poser les bonnes questions et comme d'habitude je ne peux y répondre sans craindre la moindre oreille inquisitrice... Remarquant l'esquisse d'un sourire mystérieux contrastant étrangement avec le regard grave de son maître, Mario Forzetta pressentait l'imminence d'une révélation dont Léonard avait décidemment le secret. En réalité, il soupçonnait son maître de prendre un malin plaisir à semer quelques mosaïques d'une fresque dont il paraissait seul à saisir la vision d'ensemble. Fort de ses dernières expériences, il les considérait désormais comme les jalons indispensables de son initiation. Comme s'il devinait sa dernière pensée, Léonard se pencha légèrement vers son apprenti tout en surveillant toujours le passage du cloître.
"L'homme évolue depuis toujours parmi une forêt de symboles et ta dernière question te porte à découvrir un des arbres qui la cache. De tous les disciples, ton esprit s'est toujours avéré le plus vif et perspicace. Il me plaît à penser que les parcelles de mon savoir te conduiront un jour à une vision de vérité que tu commences tout juste à effleurer. Mes derniers enseignements t'ont démontré que les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent être... Hier au réfectoire, lorsque nous évoquions le sort des templiers avec le père Leyre, tu as énoncé la seule remarque sensée de toute la soirée. Il ne s'agit effectivement pas de localiser le soit-disant trésor des Templiers, il s'agit de centrer notre réflexion sur la vraie cause de leur puissance. Crois-tu réellement qu'ils aient amassé toute leur richesse par leurs commanderies ou leurs comptoirs méditerranéens ? Et imaginerais-tu ton maître se joindre à la curée des chasseurs d'or ?"
Léonard ne quittait plus le regard de son apprenti ; il médita un court instant comme s'il hésitait à aller plus loin... A l'automne de sa vie, il voyait en Mario le plus digne réceptacle de son savoir. Songeant au défi de l'implacable course du temps, il poursuivit :
"Tu ignores aujourd'hui encore jusqu'où la profondeur de ta réflexion va te mener... Ta pensée est féconde et tu m'as démontré que tu savais regarder par-delà les vérités établies. Entends, écoute et imprègne toi de la nouvelle énigme que je te confie à cette heure : qui trouvera la vraie source de richesse de l'Ordre trouvera son vrai secret; qui trouvera son vrai secret ébranlera non seulement les fondations de la Croix mais transformera l'entière vision de notre univers."
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* * *
Mario
se laissait bercer malgré lui par le balancement régulier
et rassurant du pas de sa mule, quitte à dodeliner de la
tête à chaque obstacle franchi par la bête. Combien de
lieues avaient-ils parcouru ainsi depuis le Clos Lucé , il
n’aurait su le dire, tant il avait usé et abusé des chemins
de traverses parmi les plus escarpés. Il ne pouvait prendre
le risque de croiser la route de quelque brigand et évitait
soigneusement les auberges : sa cargaison s'avérait
plus précieuse que sa vie même et constituait le support
essentiel de l'accomplissement du grand oeuvre.
Depuis le début de son périple, la luminosité avait
subtilement changée ; tout comme la végétation, la
chaleur, la couleur de la terre et même les odeurs. Depuis
quelques heures, il lui semblait même humer dans le vent
comme un fond d’air salé. Les forêts de chênes avaient cédé
leur place aux oliviers, cades et pins d’alep. Le ciel
s'était vêtu d’un bleu azur plus soutenu et la douce
chaleur printanière s’était durcie au point que l’étrange
voyageur avait troqué son épaisse robe de bure contre un
vêtement de lin.
A quelques coudées d’un col, Mario détacha une outre en
peau de daim et étancha sa soif à grandes gorgées. C’est
lorsqu’il pencha la tête en arrière pour s’asperger le
visage d’eau fraîche qu’il distingua les trois formes
évoluant avec grâce dans le ciel. Le blanc éclatant des
silhouettes ailées se découpait nettement au zénith du ciel
d'azur : son maître les surnommait les ailes de la mer...
Instinctivement, Mario gravit au pas de course la distance
qui le séparait du col.
L'autre
versant débouchait sur un hémicycle naturel de parois
rocheuses striées d'ocre foncée ainsi qu' un véritable
labyrinthe de sentiers à flan de coteaux. De tout son être,
Mario adhéra immédiatement à la magie émanante et
saisissante des lieux. A l'horizon, se découpait
Rocquebrune la bien nommée avec la mer en toile de fond.
Soudain et malgré l'effort consenti, le coeur du disciple
cessa de battre : à cet instant précis il comprit qu'il
venait de pénétrer au coeur d’un tableau de maître... de
SON maître.
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