
L'enfant aux cheveux longs et bruns gambade sur la berge proche du village parmi une multitude d'autres. Par endroit, la terre des berges est argileuse. Profitant de l'aubaine de cette "pâte-à-modeler" naturelle, tous ces petits hommes s'efforcent de créer des figurines à l’image de leurs animaux fétiches : boeufs, brebis, fennecs... L’enfant aux cheveux longs et bruns, quant à lui les observait un à un en silence, puis il sembla qu'il s'arrêta de respirer pour commencer à façonner une douzaine de figurines d'oiseaux. Devant l'air mi-surpris mi-amusé de ses camarades, il prétendit que sur son simple claquement de mains, ses oiseaux argileux prendraient vie.
Il joignit aussitôt le geste à la parole ; mais son vain claquement de main en fit la risée du groupe d'enfants. Ses amis s'éloignèrent alors en direction du village, baignés dans un halo de cris joyeux et de rires moqueurs.
Aucun d'eux ne vit l’enfant seul s'étendre sur le dos les bras en croix, comme s’il désirait régler en douceur sa respiration à celle de la nature environnante. Il ferma les yeux pour ne les ouvrir que calme et serein, imprégné de chaque élément l’entourant : le feu du soleil, la fraîcheur de l'eau, le contact de la terre, la mobilité de l'air. L’enfant aux cheveux longs et bruns ne discerna pas tout de suite les éléments émergeant dans le ciel, tant les nuages semblaient se morceler et se subdiviser de plus en plus rapidement. C'e n'est qu'en plissant les yeux qu'il distingua des formes en mouvement : transperçant les vaporeux nuages zébrés par le vent, une, deux, trois... puis bientôt 12 silhouettes ailées jaillirent en plannant au gré des cieux.
* * *
Lance au poing et rage au coeur, Caius Gaius
s'approche lentement des trois croix. Bien que récemment
promu au rang de centurion par les bons soins de Pilate, il
le maudit en cet instant pour sa lâcheté. Mais le poids des
pièces d'or de la femme au voile rouge lui tapote
l'intérieur de sa cuirasse, lui rappelant qu'il a touché
cinquante fois sa solde pour que la pointe de sa lance
perfore un point précis... S'arrêtant au pied de la croix
du centre, le jeune centurion lève la tête et observe avec
inquiétude le ciel, lequel ne cesse de s'assombrir. En
effet, depuis la troisième heure, de lourds nuages sombres
convergent au-dessus de Jérusalem. Surmontant un malaise
grandissant, Caius Gaius s'apprête à accomplir son office
en armant son bras. D'un geste rapide et précis, il perfore
le flan de "l'homme du milieu" exactement sur le point
convenu. Avant de regagner son poste, il s'attarde sur le
corps apparemment sans vie. Au contraire des deux autres
suppliciés et bien que totalement recouvert de plaies, ce
corps ne présente aucun os brisés*. Alors qu'il ne saurait
imaginer qu'un homme puisse survivre aux traitements
auxquels il a assisté, le centurion crû déceler
d'improbables soubresauts au niveau de la poitrine ravagée.
A y regarder de plus près, il lui semble même que ces
imperceptibles mouvements se produisent par intervalles
espacés, mais réguliers.
— De toute façon, qui pourrait bien survivre à une telle
journée, se dit Caius Gaius en s'éloignant des suppliciés,
ignorant les cris du peuple et prenant grand soin d'éviter
le regard des femmes en pleurs.
Tournant le dos aux trois croix, Caius Gaius plonge les
yeux dans les cieux. Il lui semble que la noirceur
grandissante du ciel se déverse sur son âme. Puis soudain,
annoncé par un fracas de tonnerre retentissant, un large
éclair scinde en deux le ciel de Judée.
Alors que la foule commence à se disperser, le centurion se
sent tout à coup imperméable au vacarme mêlé de cris de
peur et de reproche. Sans qu'il puisse réellement en
définir la cause, il a l'intime conviction d'avoir effectué
un geste salutaire*. Puis, il jeta à la volée toutes les
pièces d'or comme si elles lui brûlaient le corps.
Contrairement à ces dernières, il ne serait plus jamais
marqué par le sceau de la lâcheté.
De toute sa vie de soldat au service de Rome, il n'avait
jamais été aussi sûr de la justesse de ses actes qu'en cet
instant précis...