La Croix des Anges / L’affaire St Louis - 1231 - Touraine / ©Pierre Dufey

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Qui croisait le regard du jeune Louis ne pouvait rester de marbre: ses yeux d’un profond et limpide bleu azur reflétaient la bonté même et semblaient sonder votre âme, et ce sans jamais donner le sentiment d’un jugement. Comme si la lumière attirant la lumière, ces yeux-là ne s’attardaient que sur la beauté qui éclairait votre cœur.
A l’orée de sa septième année, les cheveux ondulés et blonds comme les blés d’aquitaine, le jeune prince inspirait un respect naturel. Son regard lumineux était le miroir d'une vie intérieure dense et profonde ; ses traits fins soulignaient une sérénité discrète transparaissant sur tout son être. Sa gestuelle presque précieuse à cet âge s’avérait toute empreinte de légèreté et d’évanescence : le jeune prince semblait en effet plus flotter que marcher…


* * *


Un parchemin cacheté de cire sur les genoux, Blanche de Castille observait à la dérobée la mince silhouette de son second fils jouant près du chêne millénaire. Ce faisant, elle songeait aux méandres capricieux du destin : le jeune Louis était né dans l’indifférence générale, la couronne de France étant dévolue à son frère aîné… jusqu’à ce que la mort prématurée du dauphin fasse de Louis le très attendu futur roi de France. Pour autant, les morts successives de Louis VIII et de son premier fils n’avaient en rien altéré l’amour inconditionnel qu’elle portait envers ses autres enfants. Reine mère et régente de France depuis la mort de son époux au cours de la deuxième croisade cathare*, Blanche apportait néanmoins le plus grand soin à l’éducation de ses enfants.
Femme de foi, elle entendait respecter la droite ligne de tradition chrétienne propre aux Capétiens. Soudain, elle interrompit le cours de ses pensées, soulevant un pan de sa coiffe pour mieux dresser l’oreille : cette étrange ritournelle chantée d’une voix cristalline lui parvint alors plus nettement :


« La lune éclaire le sable des dunes
Où je trace un cercle de ma plume
Et les 12 formes sacrées, une à une
Je dessine en bas ce qui est en haut
Le souffle du zodiac est ce tableau
Où se retrouve tout ce qui est beau »

Virevoltant et chantonnant autour du vieux chêne, Louis s’adonnait à son rituel ludique favori et joignait le geste à la parole : d’une épée en bois fermement empoignée des deux mains, l’enfant s’efforçait de tracer un cercle autour de l’arbre avec une application touchante, puis enchaînait sur les esquisses d’étranges motifs à même la terre...
Se prenant au jeu malgré elle, Blanche imagina que la butte du chêne faisait office de dune et que la terre devait bien remplacer le sable. Mi irritée, mi amusée elle savait pourtant Louis coutumier de ce qu’elle considérait comme des « fantaisies enfantines hérétiques». Elle finit néanmoins par s’accorder un sourire. Son éducation stricte n’altérait en rien l’imagination du dauphin et malgré son mauvais rôle de régente garante de la pérennité monarchique, l’instinct maternel de Blanche lui soufflait de ne pas laisser Louis quitter trop tôt le monde magique de l’enfance. Pour autant, certains jeux du jeune prince n’en finissaient pas de l’intriguer. La régente roula le parchemin dont elle venait d’estampiller du lys royal le cachet de cire , puis observa à nouveau son fils et son œuvre tour à tour. Elle replaça dignement sa coiffe, descendit lentement les marches de la terrasse que bordaient deux hallebardiers et s’avança en direction du tronc millénaire. Elle reconnut immédiatement les dessins placés à l’intérieur d’un cercle d’environ 8 pieds de diamètre et se demanda comment son fils pouvait les reproduire aussi fidèlement, et qui plus est, avec un ordre et une proportion parfaitement similaires à chaque fois. Elle fit rapidement le tour du vieux chêne afin d’observer avec attention tous les motifs : si certains ressemblaient à des animaux, d’autres ne s’apparentaient à rien de ce qui aurait pu lui paraître familier. A cet instant précis, Blanche de Castille, toute reine mère régente qu’elle était, se demanda soudain si le jardin secret du jeune prince ne deviendrait pas un jour plus grand que le royaume de France…

* * *


Se penchant lestement de son destrier, Louis caressa doucement les blés blonds d'aquitaine. Dominant les dernières vapeurs blanchâtres de l'aurore, le jeune roi semblait comme suspendu au fil de ses pensées. Le temps était venu. Il pressentait la matérialisation imminente de ses tourments intérieurs dans cet "ici et maintenant". Des images d'un autre temps et pourtant si présentes...
La course du soleil naissant éclaira soudain les armures ennemies hérissées de pointes, tirant brutalement le jeune roi du fil de ses pensées. Louis se redressa et opéra un vif volte-face devant ses hommes. D'un regard profond et appuyé, il les fixa longuement un à un tandis qu'il s'écriait :
— Ce ne sont point votre roi pas plus que la fleur de lys que vous défendez ce jour ! Ni même vos terres, et encore moins tous vos autres biens. Aujourd'hui, notre combat est celui du juste car il va faire parler nos coeurs.
Galopant devant sa garde royale, Il jeta son heaume ciselé d'or aux pieds de ses fidèles compagnons médusés et brandit son épée :
— Hardis compagnons, en vérité, la seule richesse que nous défendons ici est l'or que avons dans le coeur!
Des clameurs retentirent de l'avant-garde jusqu'aux derniers rangs. Un baron avança toutefois son cheval d'un pas :
— Mon roi, nous sommes à un contre cinq. Je vous en conjure seigneur, battons en retraite tant qu'il en est encore temps.
Louis sembla l'ignorer et poursuivit son galop en se dressant debout sur les étriers. Dans ces moments là, son charisme transcendait l'apparente fragilité de sa jeunesse. Il continua d'haranguer ses troupes comme lui seul savait le faire:
— En vérité, notre seule ennemie est la peur. Je vous jure sur mon âme que si nous la surmontons, la victoire sera nôtre.
Stoppant brutalement sa monture devant le baron réfractaire, il ôta son gantelet droit, dégaina son épée et s'entailla soudain l'avant-bras.
— Compagnons, aujourd'hui est ce jour où je vous donne mon épée et mon sang. Que chacun veille l'un sur l'autre et que la justice guide nos épées.
Le baron pâlit sous son heaume et posa un genou à terre en signe d'allégeance.
Louis cabra son cheval alors que l'écho des clameurs redoublées de ses troupes emplirent la vallée et vinrent défier le gros de l'armée ennemie.
Inexorablement, les longues lances anglaises avançaient en rangs serrés alors que commençait à retentir le tumulte sourd des chevaliers d'armes. Les archers en secondes lignes s'apprêtaient déjà à percer le silence.
Le regard bleu et profond du jeune roi parcouru encore une fois ses compagnons. Il était temps. Le fer devait croiser le sang. Quand Louis cria haut et fort le signal de l'assaut en joignant le geste à la parole, ses compagnons se sentirent tous guidés par un archange aux ailes invisibles.


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