Qui croisait le regard du jeune Louis ne pouvait rester de marbre: ses yeux d’un profond et limpide bleu azur reflétaient la bonté même et semblaient sonder votre âme, et ce sans jamais donner le sentiment d’un jugement. Comme si la lumière attirant la lumière, ces yeux-là ne s’attardaient que sur la beauté qui éclairait votre cœur.
A l’orée de sa septième année, les cheveux ondulés et blonds comme les blés d’aquitaine, le jeune prince inspirait un respect naturel. Son regard lumineux était le miroir d'une vie intérieure dense et profonde ; ses traits fins soulignaient une sérénité discrète transparaissant sur tout son être. Sa gestuelle presque précieuse à cet âge s’avérait toute empreinte de légèreté et d’évanescence : le jeune prince semblait en effet plus flotter que marcher…
* * *
Un parchemin cacheté de cire sur les genoux,
Blanche de Castille observait à la dérobée la mince
silhouette de son second fils jouant près du chêne
millénaire. Ce faisant, elle songeait aux méandres
capricieux du destin : le jeune Louis était né dans
l’indifférence générale, la couronne de France étant
dévolue à son frère aîné… jusqu’à ce que la mort prématurée
du dauphin fasse de Louis le très attendu futur roi de
France. Pour autant, les morts successives de Louis VIII et
de son premier fils n’avaient en rien altéré l’amour
inconditionnel qu’elle portait envers ses autres enfants.
Reine mère et régente de France depuis la mort de son époux
au cours de la deuxième croisade cathare*, Blanche
apportait néanmoins le plus grand soin à l’éducation de ses
enfants.
Femme de foi, elle entendait respecter la droite ligne de
tradition chrétienne propre aux Capétiens. Soudain, elle
interrompit le cours de ses pensées, soulevant un pan de sa
coiffe pour mieux dresser l’oreille : cette étrange
ritournelle chantée d’une voix cristalline lui parvint
alors plus nettement :
« La
lune éclaire le sable des dunes
Où je trace un cercle de ma plume
Et les 12 formes sacrées, une à une
Je dessine en bas ce qui est en haut
Le souffle du zodiac est ce tableau
Où se retrouve tout ce qui est
beau »
Virevoltant
et chantonnant autour du vieux chêne, Louis s’adonnait à
son rituel ludique favori et joignait le geste à la
parole : d’une épée en bois fermement empoignée des
deux mains, l’enfant s’efforçait de tracer un cercle autour
de l’arbre avec une application touchante, puis enchaînait
sur les esquisses d’étranges motifs à même la terre...
Se prenant au jeu malgré elle, Blanche imagina que la butte
du chêne faisait office de dune et que la terre devait bien
remplacer le sable. Mi irritée, mi amusée elle savait
pourtant Louis coutumier de ce qu’elle considérait comme
des « fantaisies enfantines hérétiques». Elle finit
néanmoins par s’accorder un sourire. Son éducation stricte
n’altérait en rien l’imagination du dauphin et malgré son
mauvais rôle de régente garante de la pérennité
monarchique, l’instinct maternel de Blanche lui soufflait
de ne pas laisser Louis quitter trop tôt le monde magique
de l’enfance. Pour autant, certains jeux du jeune prince
n’en finissaient pas de l’intriguer. La régente roula le
parchemin dont elle venait d’estampiller du lys royal le
cachet de cire , puis observa à nouveau son fils et son
œuvre tour à tour. Elle replaça dignement sa coiffe,
descendit lentement les marches de la terrasse que
bordaient deux hallebardiers et s’avança en direction du
tronc millénaire. Elle reconnut immédiatement les dessins
placés à l’intérieur d’un cercle d’environ 8 pieds de
diamètre et se demanda comment son fils pouvait les
reproduire aussi fidèlement, et qui plus est, avec un ordre
et une proportion parfaitement similaires à chaque fois.
Elle fit rapidement le tour du vieux chêne afin d’observer
avec attention tous les motifs : si certains
ressemblaient à des animaux, d’autres ne s’apparentaient à
rien de ce qui aurait pu lui paraître familier. A cet
instant précis, Blanche de Castille, toute reine mère
régente qu’elle était, se demanda soudain si le jardin
secret du jeune prince ne deviendrait pas un jour plus
grand que le royaume de France…
* * *
Se
penchant lestement de son destrier, Louis caressa doucement
les blés blonds d'aquitaine. Dominant les dernières vapeurs
blanchâtres de l'aurore, le jeune roi semblait comme
suspendu au fil de ses pensées. Le temps était venu. Il
pressentait la matérialisation imminente de ses tourments
intérieurs dans cet "ici et maintenant". Des images d'un
autre temps et pourtant si présentes...
La course du soleil naissant éclaira soudain les armures
ennemies hérissées de pointes, tirant brutalement le jeune
roi du fil de ses pensées. Louis se redressa et opéra un
vif volte-face devant ses hommes. D'un regard profond et
appuyé, il les fixa longuement un à un tandis qu'il
s'écriait :
— Ce ne sont point votre roi pas plus que la fleur de lys
que vous défendez ce jour ! Ni même vos terres, et encore
moins tous vos autres biens. Aujourd'hui, notre combat est
celui du juste car il va faire parler nos coeurs.
Galopant devant sa garde royale, Il jeta son heaume ciselé
d'or aux pieds de ses fidèles compagnons médusés et brandit
son épée :
— Hardis compagnons, en vérité, la seule richesse que nous
défendons ici est l'or que avons dans le coeur!
Des clameurs retentirent de l'avant-garde jusqu'aux
derniers rangs. Un baron avança toutefois son cheval d'un
pas :
— Mon roi, nous sommes à un contre cinq. Je vous en conjure
seigneur, battons en retraite tant qu'il en est encore
temps.
Louis sembla l'ignorer et poursuivit son galop en se
dressant debout sur les étriers. Dans ces moments là, son
charisme transcendait l'apparente fragilité de sa jeunesse.
Il continua d'haranguer ses troupes comme lui seul savait
le faire:
— En vérité, notre seule ennemie est la peur. Je vous jure
sur mon âme que si nous la surmontons, la victoire sera
nôtre.
Stoppant brutalement sa monture devant le baron
réfractaire, il ôta son gantelet droit, dégaina son épée et
s'entailla soudain l'avant-bras.
— Compagnons, aujourd'hui est ce jour où je vous donne mon
épée et mon sang. Que chacun veille l'un sur l'autre et que
la justice guide nos épées.
Le baron pâlit sous son heaume et posa un genou à terre en
signe d'allégeance.
Louis cabra son cheval alors que l'écho des clameurs
redoublées de ses troupes emplirent la vallée et vinrent
défier le gros de l'armée ennemie.
Inexorablement, les longues lances anglaises avançaient en
rangs serrés alors que commençait à retentir le tumulte
sourd des chevaliers d'armes. Les archers en secondes
lignes s'apprêtaient déjà à percer le silence.
Le regard bleu et profond du jeune roi parcouru encore une
fois ses compagnons. Il était temps. Le fer devait croiser
le sang. Quand Louis cria haut et fort le signal de
l'assaut en joignant le geste à la parole, ses compagnons
se sentirent tous guidés par un archange aux ailes
invisibles.
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